Eau du Bassin d'Arcachon : vraiment plus propre qu'il y a 50 ans ?


Rédigé le Lundi 14 Septembre 2026 à 08:00 | Lu 22 commentaire(s) modifié le Samedi 12 Septembre 2026 - 08:50

Sébastien Sabattini
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Bactériologie en nette amélioration, herbiers de zostère en chute libre : le grand paradoxe de l'eau du Bassin d'Arcachon, chiffres et sources à l'appui.


Le bassin d’Arcachon est-il propre ?
Le bassin d’Arcachon est-il propre ?
En 1977, un baigneur du Bassin d'Arcachon craignait surtout une chose : attraper une gastro-entérite à cause des bactéries fécales présentes dans l'eau.

Près de cinquante ans plus tard, ce risque a quasiment disparu.

Et pourtant, sur d'autres fronts les herbiers sous-marins, les équilibres chimiques, certains polluants le Bassin se porte globalement moins bien qu'il y a trente ans.

Deux définitions de « l'eau propre » qui racontent deux histoires opposées : c'est ce paradoxe que cet article se propose de démêler, données officielles à l'appui.
 

Sommaire


1977-2025 : la réussite sanitaire des eaux de baignade


Le suivi microbiologique des eaux de baignade du Bassin d'Arcachon démarre en 1977. Depuis, le SIBA (Syndicat Intercommunal du Bassin d'Arcachon), qui fédère les dix communes riveraines  Andernos-les-Bains, Arcachon, Arès, Audenge, Biganos, Gujan-Mestras, La Teste-de-Buch, Lanton, Le Teich et Lège-Cap-Ferret a réalisé plus de 10 000 prélèvements.

Le constat est net : une « très nette amélioration » à partir du début des années 1980, en parallèle du déploiement de l'assainissement collectif sur tout le pourtour du Bassin.

Aujourd'hui, 29 zones de baignade sont surveillées chaque saison, et leur classement annuel (excellente, bonne, suffisante, insuffisante) se calcule sur une moyenne glissante des quatre dernières années.

Comparé au tableau historique 1977-2025, le basculement est spectaculaire : de nombreuses plages passées par des classements médiocres ou mauvais dans les années 1980 dominent aujourd'hui très largement dans les catégories bonne et excellente.

 

À retenir : la qualité d'une eau de baignade répond à une question sanitaire essentiellement bactériologique. Ce n'est pas la même chose que la santé écologique du Bassin, comme le montre la suite de cet article.

 
Le signal inverse : l'effondrement des herbiers de zostère


Pendant que l'eau devenait plus sûre pour la baignade, un autre indicateur s'effondrait : les herbiers de zostère, ces prairies sous-marines qui tapissent le fond du Bassin.

La zostère naine (Zostera noltei) occupait environ 6 846 hectares en 1989. Elle n'en couvrait plus que 4 259 ha en 2012, puis seulement 3 856 ha en 2019 soit une perte de 44 % en trente ans.

Le recul est encore plus marqué pour la zostère marine (Zostera marina) : 381 hectares en 1989 contre 56,2 hectares en 2016, soit environ -85 %. Le Parc naturel marin du Bassin d'Arcachon confirme la tendance, avec un recul estimé à environ 45 % pour la zostère naine et 84 % pour la zostère marine depuis le début des années 2000.

Ce n'est pas un détail botanique. Les herbiers stabilisent les sédiments, atténuent les courants, absorbent une partie des nutriments et servent d'habitat et de garde-manger à une multitude d'espèces marines. Ifremer les utilise d'ailleurs comme indicateur de référence de l'état écologique du Bassin.
 

Un Bassin à deux vitesses : aval en bonne santé, amont sous pression


Conséquence directe de ces trajectoires divergentes : le Bassin d'Arcachon n'est pas, dans son ensemble, en « bon état écologique ».

Les données du contrat territorial 2025 distinguent deux masses d'eau bien différentes :
  • Arcachon aval (vers l'embouchure et l'océan) : bon état écologique et bon état chimique.
  • Arcachon amont (vers le secteur du delta de la Leyre) : état écologique seulement moyen, mais bon état chimique. Les pressions identifiées incluent notamment les phytosanitaires, l'hydromorphologie et la navigation.
 
La nuance est essentielle : un « bon état chimique » ne signifie pas un écosystème en bonne santé. Ce sont deux échelles de mesure différentes, et l'amont du Bassin illustre parfaitement l'écart entre les deux.
 

Nutriments : la chimie de l'eau a changé de visage


Une étude scientifique portant sur la période 1999-2018/2019 a mis en évidence une hausse des concentrations en nitrates, nitrites, ammonium et silice dans les eaux du Bassin, alors que les phosphates, eux, diminuent. Les chercheurs relient une bonne partie de cette évolution à la disparition des herbiers : moins de zostères, c'est moins de nutriments consommés par la plante, davantage de remise en suspension des sédiments, et donc davantage de phytoplancton. Un véritable effet boule de neige, où la perte d'un habitat accélère un déséquilibre chimique qui, à son tour, fragilise encore l'habitat.
 

Le cas de la Leyre, principal apport d'eau douce


La rivière Leyre, qui se jette au fond du Bassin, concentre l'essentiel des apports continentaux en nutriments : environ 88 % des nitrates et 70 % des phosphates reçus par le Bassin. Ses apports azotés avaient fortement grimpé dans les années 1990, autour de 1 158 tonnes par an près du triple du niveau estimé dix ans plus tôt. Vers 2010, ce chiffre était redescendu à environ 800 t/an de nitrites et nitrates, complétées par environ 30 t/an d'ammonium.
 

Coquillages : une image en clair-obscur


Le dernier bilan Ifremer, publié en mai 2026, couvre la décennie 2016-2025. Sur la majorité des points suivis pour les huîtres, aucune tendance significative ne se dégage. Mais deux secteurs se distinguent nettement, en sens inverse :
  • Le point de L'Herbe, hameau ostréicole du Bassin, voit sa qualité s'améliorer.
  • Le secteur de La Touze se dégrade significativement pour les palourdes, avec une qualité estimée en catégorie C. En 2025, deux épisodes y ont atteint 12 000 puis 5 200 E. coli pour 100 g de chair très au-dessus du seuil d'alerte fixé à 4 600.
 
À l'échelle de la Gironde, le bilan 2023-2025 classe cinq zones en catégorie A, trois en B, et une zone de coquillages fouisseurs en C. En 2025, 27 alertes de niveau 0 et 6 alertes de niveau 1 ont été enregistrées.
 

L'hiver 2023-2024 : la crise qui a tout changé


Le 27 décembre 2023, après plusieurs toxi-infections alimentaires et la détection confirmée de norovirus dans des huîtres du Bassin, la préfecture a interdit temporairement la pêche, la récolte et la commercialisation de tous les coquillages du Bassin d'Arcachon et du Banc d'Arguin.

L'interdiction n'a été levée que le 19 janvier 2024, après 28 jours et des analyses jugées satisfaisantes.

L'affaire a ensuite pris une tournure judiciaire.

Dans une décision du 17 mars 2026, la cour administrative d'appel de Bordeaux rappelle que l'enquête pénale a mis en évidence des débordements d'eaux usées avérés à Lanton et à Audenge à l'automne et l'hiver 2023, liés à une capacité insuffisante et à des dysfonctionnements du réseau lors de fortes pluies.

La cour reste toutefois prudente sur la causalité : ce constat ne permet pas d'affirmer que ces débordements sont scientifiquement démontrés comme l'unique origine de l'épisode de norovirus.
 

TBT vaincu, métaux et HAP en embuscade


Tous les polluants chimiques ne suivent pas la même courbe. Le TBT (tributylétain), autrefois massivement utilisé dans les peintures antifouling des coques de bateaux, a vu ses teneurs chuter drastiquement depuis 2008 : elles sont passées sous le seuil environnemental de la convention OSPAR dès 2012.

Une vraie victoire environnementale.

À l'inverse, les HAP (hydrocarbures aromatiques polycycliques) restent plus présents dans l'est du Bassin : entre 2022 et 2024, le fluoranthène y était mesuré à un niveau 1,5 à 1,8 fois supérieur à la médiane nationale, sans toutefois dépasser les seuils sanitaires réglementaires.

Le cuivre mérite une attention particulière. Ifremer observe depuis plusieurs années une hausse de plusieurs métaux cuivre, cadmium, mercure, zinc, argent dans les huîtres des secteurs orientaux du Bassin, parfois au-dessus des médianes nationales, mais sans dépassement des seuils sanitaires ou environnementaux à ce stade.

Des travaux spécifiques signalent une augmentation du cuivre dans les huîtres sauvages du fond du Bassin depuis les années 1990.
 

Pesticides : le front de surveillance le plus récent


Le suivi des nutriments existe depuis 1994, celui des pesticides depuis 2010 seulement, et celui des métaux dans le plan d'eau depuis 2013.

C'est donc le sujet sur lequel le recul historique manque le plus.

Les travaux du projet REMPAR montrent que les stations d'épuration éliminent peu, voire pas du tout, certains pesticides.
Dans les eaux usées, le glyphosate et son métabolite l'AMPA dominent, tandis que l'intérieur du Bassin présente davantage de métabolites du S-métolachlore.
Les eaux pluviales constituent un autre vecteur de pollution : les HAP y sont systématiquement détectés, et le glyphosate peut y atteindre plusieurs centaines de nanogrammes par litre, voire dépasser le microgramme par litre lors de certains épisodes pluvieux.
 

La chronologie à retenir

 
Indicateur Période Évolution
Bactériologie des baignades 1977-2025 Très forte amélioration
Nutriments / hydrologie 1988 à aujourd'hui Transformation des équilibres azote/phosphore
Zostère naine 1989-2019 -44 % de surface
Zostère marine 1989-2016 ≈ -85 %
Contaminants chimiques Plusieurs décennies TBT en forte baisse ; métaux et HAP localement préoccupants
Nutriments détaillés 1999-2019 Azote et silice en hausse ; phosphates en baisse
Pesticides Depuis 2010 Surveillance croissante, signaux multiples
Coquillages 2016-2025 Globalement stable, fortes disparités locales
Crise norovirus 2023-2024 Épisode exceptionnel et révélateur


Alors, une eau plus propre ou pas ?


La bonne question est l'eau du Bassin d'Arcachon est-elle vraiment plus propre qu'il y a 50 ans ?

La réponse est à double tranchant.

✅ Oui, pour les pollutions visibles et sanitaires : le risque bactériologique qui inquiétait les baigneurs de 1977 a pratiquement disparu.
🟧 Beaucoup moins clairement, en revanche, pour la santé globale de l'écosystème.

En 1977, le problème principal se résumait à ce qui pouvait rendre un baigneur malade.

En 2026, on sait mesurer des pesticides, du cuivre, des hydrocarbures, des virus, des déséquilibres en nutriments et la disparition progressive des herbiers.

La définition même d'une « eau propre » s'est complexifiée et c'est précisément ce qui rend le sujet aussi fascinant.
 

Vous partez vous baigner ou ramasser des coquillages sur le Bassin d'Arcachon ? Consultez le classement à jour des zones de baignade et les alertes sanitaires coquillages avant de vous y rendre la situation peut varier d'une plage ou d'un secteur à l'autre. Retrouvez aussi nos autres articles sur la faune, la flore et l'environnement du Bassin.


Questions fréquentes


La baignade est-elle sans risque aujourd'hui dans le Bassin d'Arcachon ?

Sur le plan sanitaire, oui dans la grande majorité des cas : les 29 zones de baignade surveillées affichent aujourd'hui très majoritairement un classement bon ou excellent, contre une situation beaucoup plus dégradée dans les années 1970-1980.

Pourquoi les herbiers de zostère disparaissent-ils ?

Les causes exactes restent multifactorielles, mais les études associent ce recul à des changements dans la qualité de l'eau, à la pression de certaines activités humaines et à des déséquilibres en nutriments — un phénomène qui, une fois enclenché, s'auto-entretient.

Peut-on encore manger les huîtres du Bassin d'Arcachon sans risque ?

La situation varie fortement selon les secteurs : certains points s'améliorent (comme L'Herbe), d'autres se dégradent (comme La Touze pour les palourdes). Les autorités sanitaires publient des classements réguliers par zone, à consulter avant consommation issue de la pêche à pied.

Qu'est-ce qui a changé depuis la crise du norovirus de 2023-2024 ?

L'épisode a mis en lumière des débordements d'eaux usées à Lanton et Audenge lors de fortes pluies, révélant des limites du réseau d'assainissement face aux épisodes climatiques intenses. La question a depuis pris une dimension judiciaire, sans qu'un lien de causalité scientifique unique ait été formellement établi.

Le Bassin d'Arcachon est-il en bon état écologique ?

Pas uniformément. La partie aval, proche de l'océan, est en bon état écologique et chimique. La partie amont, vers le fond du Bassin, n'est qu'en état écologique moyen, sous la pression des phytosanitaires, de l'hydromorphologie et de la navigation.



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